Mais l'histoire enseigne que le Grand Tour le plus serré de toute l'histoire du cyclisme fut la Vuelta a España 1984. Rencontre exclusive avec son vainqueur, le Français Éric Caritoux, vigneron au pied du Mont Ventoux à une heure et demie de route du Grand Départ de La Vuelta 2017 à Nîmes.
« La Vuelta 1984 n'était pas à mon programme de course. Sean Kelly, notre leader, devait participer aux trois Grands Tours cette année-là mais après avoir gagné Paris-Nice, le Critérium International, le Tour du Pays Basque, Paris-Roubaix et Liège-Bastogne-Liège, il a renoncé (La Vuelta se déroulait du 17 avril au 6 mai). Notre équipe (Skil) s'est quand même engagée au dernier moment, et quatre jours avant le départ, alors que je travaillais la vigne, ma grand-mère m'a appelée car le directeur sportif, Christian Rumeau, était au téléphone. Je devais prendre le train pour rejoindre l'équipe à Genève et l'avion pour Málaga (le départ était un prologue à Jerez de la Frontera, remporté par Francesco Moser).
L'équipe Reynolds courait déjà comme Movistar aujourd'hui. Ils roulaient en tête de peloton du début à la fin de l'étape à partir du moment où Pedro Delgado a pris le maillot de leader, au terme de la 7e étape, la première arrivée au sommet, que j'ai gagnée (à Rasos de Peguera). Mais quand je suis passé en tête du classement général aux lacs de Covadonga (12e étape), c'était différent car on n'avait pas une équipe capable de contrôler. On n'avait pas de tactique de course. On courait à l'aventure. Je suivais les premiers au classement général. Dès qu'ils attaquaient, je sautais dans leurs roues. Ma chance a été qu'Alberto Fernández (surnommé El Galleta, le biscuit, car il résidait à Aguilar del Campoo connue pour ses nombreuses biscuiteries), deuxième au général, ait eu une bonne équipe (ZOR, dirigée par Javier Minguez). Eux roulaient quand il y avait des gros coups.
Avant le dernier chrono (à Torrejón de Ardoz à la veille de l'arrivée à Madrid), j'avais 36 secondes d'avance sur Fernández. J'étais jeune (23 ans). Si j'avais fini deuxième du Tour d'Espagne en étant néo-pro, c'était déjà bien. Je ne me cassais pas la tête. Je n'avais pas la pression comme les coureurs de maintenant. Contre la montre, j'ai perdu 30 secondes. Mais il a fallu du temps avant de savoir que j'avais gagné. Il n'y avait pas les moyens de chronométrage d'aujourd'hui. Une demi-heure après l'arrivée, j'ai enfin appris que je gagnais La Vuelta pour six secondes sur Fernández, deux de moins que Greg LeMond par rapport à Laurent Fignon sur le Tour de France 1989. Je n'avais eu aucun temps intermédiaire non plus. Il pleuvait sur la fin et si j'avais su que j'avais si peu d'avance, j'aurais pris plus de risques et je serais peut-être tombé. La chance était de mon côté.
J'ai couru douze Tour de France (12e en 1989) mais La Vuelta reste le plus grand souvenir de ma carrière car je ne l'ai pas gagnée à la faveur d'une échappée surprise mais dans les cols. J'ai terminé 6e l'année suivante et aidé Kelly à l'emporter en 1988. 1984, c'était à peu près les débuts des Colombiens (Edgar Corredor 5e et Patrocinio Jimenez 7e), dans l'équipe Teka, mais on ne faisait pas trop attention à eux. En revanche, quatre ans plus tard, on les avait piégés sur le plat car ils commençaient à être très bons.
L'hiver suivant ma victoire, au départ d'un cyclo-cross dans le Beaujolais, un journaliste est venu m'avertir qu'Alberto Fernández* avait eu un accident de voiture et qu'il était décédé, ainsi que son épouse (le 14 décembre 1984). Ça m'a fait un choc. Je n'avais eu aucun problème avec lui. Il avait été un rival très loyal. Il m'avait félicité à l'arrivée. J'avais eu plus de soucis avec les spectateurs, qui voulaient voir gagner un Espagnol et étaient remontés par les journalistes, alors qu'un an plus tôt, Bernard Hinault avait eu quelques accrocs avec les autres coureurs. »
*À partir de 1985, l'organisation de La Vuelta a décidé de dédier à Alberto Fernández le passage le plus élevé du parcours (cette année l'arrivée de la 15e étape à l'Alto Hoya de la Mora/Monachil en Sierra Nevada), comme le Giro a la Cima Coppi et le Tour de France le Souvenir Henri-Desgrange sur le « toit » du parcours.

